José Rafael Pocaterra

29 juillet 2018

Non classé

José Rafael Pocaterra (1889-1955) était un écrivain, un journaliste et un politicien vénézuélien. Il fut emprisonné de 1907 à 1908 pour son travail dans le journal d’opposition Caín, et de 1919 à 1922 après avoir participé à la tentative de Luis Rafael Pimentel contre Juan Vicente Gomez. Il dut ensuite s’exiler au Canada jusqu’à la mort du dictateur. Il revint alors dans son pays où il occupa des charges importantes. Il est notamment l’auteur des « Contes grotesques » (1922), livre considéré comme la base de la littérature du Venezuela. Voici un extrait de la nouvelle la plus fameuse. Il raconte son arrivée à l’école, alors qu’il avait sept ans.

En dépit de tout, j’arrivai à être le « chouchou ». Et c’était en vain qu’à tout instant s’élevaient des petites voix :

  • Mademoiselle, le « nouveau » m’a jeté de l’encre dans l’oeil !
  • Mademoiselle, le « nouveau » me cherche des noises !

Parfois c’était un cri strident suivi de trois ou quatre marrons :

  • Viens ici !

Venait alors la réprimande, la punition. Et ensuite plus douce que jamais, cette main longue et pâle, quasi transparente de la célibataire m’apprenait avec une sainte patience à reconnaître les lettres que je distinguais avec une méthode spéciale : le A, c’était un homme avec les jambes écartées, le O, un gros monsieur, comme mon oncle, et le Y, une fourche. Le I, une femme maigre, et je pensais aussitôt à la maîtresse. J’appris aussi le Ñ, un train avec son panache de fumée ; le P, un homme avec un ballot sur le dos ; et le &, l’estropié qui mendiait tous les dimanches à la porte de l’église.

Je communiquais aux autres ma méthode infaillible pour retenir les lettres, et Marta -comme à chaque fois!- me dénonça !

  • Mademoiselle, le « nouveau » dit que vous êtes un I !

Elle me regarda gravement et me dit sans colère, sans même un reproche, mais avec quelque chose d’amer dans la voix, cherchant à sourire malgré la grimace qui déformait ses lèvres décolorées :

  • Et le I est la plus vilaine des lettres… Certainement !

J’étais mort de honte et j’avais envie de pleurer. Depuis ce jour, chaque fois qu’il me fallait mettre un point sur cette lettre, sans savoir pourquoi, un obscur remords m’envahissait.

cuentosgrotescos

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